Championnes de la cause

Juin 2016   Commentaires

Jeanne Sarson et Linda MacDonald sont déterminées à obtenir que la torture non étatique soit reconnue comme une violation des droits de la personne et un acte criminel.

Jeanne Sarson et Linda MacDonald ont bon espoir de voir bientôt aboutir leur campagne de 23 ans pour obtenir que la torture non étatique soit reconnue comme une violation des droits de la personne et un acte criminel au Canada, grâce au projet de loi d’initiative parlementaire actuellement à l’étude par un comité de la Chambre des communes.

Le député libéral Peter Fragiskatos a présenté le Projet de loi C-242 à la Chambre en février. Le 21 avril, lors de sa deuxième lecture, les députés ont félicité Mmes Sarson et MacDonald pour leur défense des droits de la personne et de la justice sociale. Le projet de loi a été soumis au Comité permanent de la justice et des droits de la personne pour débat.

La torture non étatique désigne la violence mentale, physique et sexualisée continue, perpétrée dans les sphères domestique ou commerciale. Les deux infirmières rapportent avoir souffert de violence et de mauvais traitements en grandissant, ce qui les a rendues réceptives et sensibles aux horribles récits de violence de leurs patients.

Toutes deux sont nées dans les Maritimes et vivent à Truro (N-É.). Au début de sa carrière, Mme Sarson était en santé publique. Elle a vécu 11 ans dans l’Arctique canadien, où elle a travaillé comme infirmière dans des postes de soins infirmiers et des hôpitaux. Pour sa part, Mme MacDonald a exercé dans des hôpitaux, en santé communautaire et en soins à domicile. Lorsqu’elles se sont rencontrées, en 1989, Mme Sarson était infirmière en santé publique, et Mme MacDonald coordinatrice des soins continus à Truro. Elles partageaient un bureau. « Nous parlions après le travail de nos philosophies et de nos convictions », raconte Mme Sarson. Elles se sont découvert des points communs et sont devenues amies.

Tout en continuant dans leurs fonctions à temps complet, elles ont ouvert une pratique privée, un soir par semaine, pour soutenir des personnes qui se disaient victimes de relations violentes. Lorsqu’elles faisaient le point, il était souvent question de violences mentales, émotionnelles et physiques à long terme – rapportées principalement par des femmes mais pas uniquement – qui étaient clairement de la torture, plus que de la maltraitance. « Nous savions qu’on nous parlait de crimes, de crimes graves, qui étaient des violations des droits de la personne », se souvient Mme MacDonald. Il s’agissait entre autres de décharges électriques, de coups de fouets, de volées de coups ou de tortures psychologiques, d’immobilisation ou d’étouffement, ou encore de privation de nourriture, d’eau et de sommeil.

Elles ont étudié le Code criminel et découvert que s’il comportait des dispositions pour poursuivre des gens en position d’autorité, comme des agents de la paix, des fonctionnaires et des membres des Forces canadiennes pour actes de torture, la torture non étatique avait été ignorée dans le système judiciaire.

Mmes Sarson et MacDonald ont décidé de s’assurer que le code soit un jour modifié. Elles savaient que sans une loi portant spécifiquement sur la torture non étatique, les victimes n’avaient d’autre choix que de porter plainte pour voies de fait. « Si une personne voulait saisir la justice, elle ne pouvait pas aller au tribunal et dire qu’elle avait été torturée, explique Mme Sarson. Selon moi, c’est comme la forcer à travestir la vérité et la réduire au silence. Si vous avez été violée des milliers de fois pendant 20 ans, il ne s’agit pas de simples voies de fait. »

Cherchant des alliés nationaux et internationaux, elles se sont jointes à des ONG qui œuvrent pour la reconnaissance de la torture non étatique comme violation des droits de la personne et qui ont qualité pour plaider cette cause aux Nations Unies. Finalement, le Comité contre la torture des Nations Unies a recommandé que le Canada ajoute la torture non étatique au Code criminel. « C’était une immense réussite, souligne Mme Sarson, et un moment charnière dans notre activisme. »

Mme Sarson affirme que leur site Web, nonstatetorture.org (créé en 2004 à des fins de sensibilisation) a été remarqué sur la scène nationale et internationale. Plus de 5 000 victimes de torture non étatique les ont contactées pour leur demander de l’information et de l’aide.

Les deux femmes indiquent que l’AIIC, l’Association des femmes autochtones du Canada et la Fédération canadienne des femmes diplômées des universités comptent parmi les groupes qui ont écrit à leur député et au ministre de la Justice ces derniers mois pour appuyer le projet de loi. Et elles sont enthousiastes au sujet d’une pétition en ligne lancée par M. Fragiskatos et qui permet au public de le soutenir aussi.

Les réactions récentes ont ravivé l’optimisme des deux infirmières, qui admettent être usées par leur combat. « C’est douloureux et prenant, » convient Mme Sarson au sujet de leurs efforts des dernières décennies. « Au fil des ans, beaucoup de gens nous ont dit en face que nous étions dans le champ. » Passant leur temps à écrire des lettres, faire pression sur les politiciens, aller à des réunions aux Nations Unies, recueillir des soutiens et réagir aux témoignages des victimes, elles ont eu moins de temps à consacrer à leur mari, leurs enfants et leurs autres centres d’intérêt.

Mme Sarson, maintenant à la retraite, se consacre à présent davantage à ses recherches et ses publications sur la torture non étatique. « Je n’abandonnerai pas. C’est trop important. » Elle trouve néanmoins le temps de faire du jardinage et aime confectionner des conserves et des jus. Son jardin lui permet d’être proche de la terre et de rester en contact avec ses racines métisses et acadiennes, croit-elle.

Mme MacDonald, coordinatrice à temps complet de soins à domicile, se charge de la majorité du réseautage – un élément essentiel de leurs activités de plaidoyer. Elle se détend en trouvant la beauté et l’humour dans le monde. Elle adore voyager et découvrir des gens et des cultures.

Il n’est pas certain que le projet de loi devienne loi, mais si c’est le cas, les infirmières estiment que ce sera une ère nouvelle pour les milliers de femmes et d’hommes qui les ont contactées au fil des ans.

Mme MacDonald dit espérer que « s’il y a une loi et des données, et s’il se fait plus de recherche sur la question, les fournisseurs de soins sauront mieux comment fournir les soins et pourront commencer à faire de la prévention. »

Longtemps victimes de violence dans leur enfance, toutes deux savent d’expérience qu’il est possible de se remettre de ces traumatismes. Pourtant, affirme Mme McDonald, « quelle que soit la manière dont on survit ou fait front, une enfance sans violence est de loin préférable. Comme infirmière qui espère prévenir la torture non étatique, ça a toujours été mon objectif ultime : que les enfants n’aient jamais à supporter de telles injustices et de telles atrocités. »


10 questions avec Jeanne Sarson

Quel mot vous décrit le mieux?
Résiliente

Si vous pouviez changer une seule chose vous concernant, qu’est-ce que ce serait?
Je pourrais vivre encore 100 ans

Quelle est la chose que les gens seraient le plus surpris d’apprendre à votre sujet?
Ma timidité

« Si j’avais plus de temps à ma disposition... »
Je flânerais à la maison de temps en temps

Quel est votre plus grand regret?
Je ne suis pas arrivée à trouver un créneau pour faire mon doctorat sur la torture non étatisée

Quel est le dernier livre captivant que vous avez lu?
Snakes in Suits: When Psychopaths Go to Work de Paul Babiak et Robert D. Hare

Qui vous a donné envie d’être infirmière?
Plus des choses qu’une personne : la pauvreté et la nécessité

Quel est le meilleur conseil de carrière qu’on vous ait donné?
D’obtenir des diplômes

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre travail actuel?
Le privilège d’être témoin du rétablissement de femmes victimes de la torture non étatique

Si vous aviez le pouvoir de changer un aspect du système de santé, quel serait-il?
L’évaluation du fonctionnement familial devrait devenir une compétence infirmière normale


10 questions avec Linda MacDonald

Si vous pouviez changer une seule chose vous concernant, qu’est-ce que ce serait?
Je pourrais parler d’autres langues.

De tout ce que vous avez accompli, de quoi êtes-vous la plus fière?
Je suis mère de trois enfants adultes bienveillants : deux filles et un garçon.

Quelle est la chose que les gens seraient le plus surpris d’apprendre à votre sujet?
Je lis tous les jours mon horoscope.

Où avez-vous passé vos dernières vacances?
Au Pays basque et à Barcelone

Quel est l’endroit du monde que vous aimeriez le plus visiter
Les pays nordiques

Quel est le dernier livre captivant que vous avez lu?
Man Made Language de Dale Spender

Qui vous a donné envie d’être infirmière?
Ma voix intérieure

Quel est le meilleur conseil de carrière qu’on vous ait donné?
D’apprécier à sa juste valeur ma capacité d’être présente pour autrui

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre travail actuel?
D’aider à transformer la société pour qu’elle prenne davantage soin des survivants de la torture non étatique

Qu’est-ce qui vous plaît le moins dans le métier d’infirmière?
L’oppression que j’ai rencontrée du fait que la profession est majoritairement féminine

Debra Huron

Debra Huron est journaliste indépendante à Ottawa.

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