oct. 01, 2011
Par Pat Sealy, inf. aut., Ph.D.

Le pouvoir de l’empathie

Nous voyons souvent les patients en pleine détresse, en pleine souffrance, mais sommes-nous vraiment prêts à les écouter quand ils nous parlent inopinément de leurs peurs et de leurs vulnérabilités les plus profondes? J’ai toujours essayé dans ma carrière de faire preuve d’empathie dans ces moments-là et d’équiper les étudiants en sciences infirmières pour qu’ils puissent en faire autant, dans l’espoir que cela fera une différence dans la vie des patients. Le jour où j’ai craint pour ma vie et bénéficié de l’empathie sincère d’une infirmière, j’ai véritablement compris le pouvoir de ces instants.

J’ai survécu à bien des crises, petites et grandes, dans ma vie, mais rien de comparable à ma lutte pour survivre à un cancer du sein avancé. Mon cancer n’a pas été pris à temps. En 2008, pendant huit mois, les médecins ont pensé qu’il s’agissait d’une mastite chronique, la mammographie et l’échographie ayant été négatives. Le diagnostic a été un choc dévastateur. Il fallait un traitement intensif : six mois de chimiothérapie, une double mastectomie et 30 séances de radiothérapie.

Je m’affaiblissais de plus en plus avec chaque dose de chimiothérapie, et mes peurs et mon anxiété grandissaient, alimentées par le deuil non résolu de ma mère, morte prématurément quand j’avais cinq ans. J’étais terrorisée à l’idée que l’histoire allait se répéter, que j’allais mourir et abandonner mon mari, Kevin, et mes deux filles de 13 et 9 ans, Eliza et Leonie. Je me sentais impuissante, comme si ma vie m’avait été volée. Je vivais une crise physique, émotionnelle et spirituelle.

Voici l’histoire de ce qu’a fait une infirmière empathique pour m’aider à reprendre pied. L’histoire a commencé une semaine après ma double mastectomie en chirurgie de jour, quand une sepsie m’a amenée aux urgences. Ayant été infirmière en soins intensifs, je savais que j’étais gravement malade parce que j’étais immunodéprimée du fait de la chimiothérapie et affaiblie par des saignements postopératoires. J’avais très peur que la sepsie me tue. Ce soir-là, mon mari est rentré chez nous rejoindre nos enfants effrayées, et je suis restée seule. J’ai dit au personnel infirmier combien j’avais peur, mais personne ne m’a réconfortée. Je me sentais ignorée, mes peurs n’étaient pas prises au sérieux. Incapable de fermer l’œil, anxieuse et terrifiée sur mon brancard en face de la station des infirmières, je les ai écoutées toute la nuit flirter avec les docteurs, échanger des recettes et parler de leurs frustrations et de leurs bêtes noires.

C’est le lendemain matin que j’ai rencontré l’infirmière qui a changé ma vie, dans un service pour patients hospitalisés. Alors que j’avais du mal à me recoucher tant j’avais mal, je me suis mise à sangloter. C’était un changement de quart, mais l’infirmière s’est assise à côté de moi quand elle a vu ma détresse, et elle m’a demandé comment j’allais. J’ai vu à sa posture détendue et à son expression pleine de compassion qu’elle était prête à m’écouter. Je lui ai répondu en me vidant de la peur, de l’anxiété et de la frustration qui s’étaient accumulées pendant mon traitement, mais aussi pendant ces 50 années de chagrin dues à la perte de ma mère. Je lui ai dit combien j’avais peur de mourir et d’abandonner mes filles, comme on m’avait abandonnée. Je lui ai dit que je n’étais pas capable de prendre soin de moi et de ma famille. Elle a écouté attentivement mon déversement d’émotions, sans m’interrompre ou me cribler de questions. Je suis sûre qu’elle avait d’autres choses à faire, mais elle m’a donné le sentiment que j’étais la seule personne dont elle s’occupait ce matin-là. J’ai oublié ses paroles exactes, mais j’ai ressenti son profond souci de mon bien-être. Elle n’a sans doute pas passé plus de 10 minutes avec moi, mais pendant ces courts instants, j’ai senti une affirmation de ma souffrance, ce qui m’a permis de trouver la force de vouloir vivre. Elle m’avait sauvée de l’abîme, et je suis tombée dans un sommeil profond et réparateur.

Si je raconte mon histoire, c’est parce que je crois que les infirmières et les infirmiers se laissent parfois absorber par leurs tâches fonctionnelles et les diversions sociales, passant complètement à côté de la souffrance émotionnelle de leurs patients, comme je l’ai vu quand j’étais aux urgences. Aussi parfait soit-il, un nouveau pansement ne donne pas au patient la volonté de vivre ou l’énergie d’affronter la vie quotidienne.

On ne peut exiger de nous de l’empathie; je ne sais même pas si on peut nous en demander. Le pouvoir de la présence empathique d’une infirmière tient à sa capacité d’ouvrir une porte pour encourager les patients à exprimer les peurs et les anxiétés qui les accablent. En disant leur souffrance, ils peuvent se sentir plus forts et plus déterminés à affronter un avenir incertain. Je suis sûre que mon infirmière savait qu’elle était en train de m’aider, mais elle ne pouvait pas mesurer l’influence que son empathie aurait sur moi, en tant qu’infirmière, chercheuse, sociologue, épouse, mère, amie et être spirituel. Je suis convaincue que ces 10 minutes de son temps ont réellement changé le cours de ma vie.

Pat Sealy, inf. aut., Ph.D., est la spécialiste de l’apprentissage clinique à la faculté de sciences infirmières de l’Université de Windsor (ON) et est l’auteure de A Family’s Resurrection from Breast Cancer.

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